Après l’école – chap. 2 « Le dialogue des vivants »

Selon Pierre Bergounioux « La littérature, son nom l’indique, est inséparable de la lettre, de l’écrit. Mais celui-ci ne commence à se répandre qu’à partir de la première moitié du XVIe siècle, lorsque l’imprimerie permet de reproduire mécaniquement les textes. C’est alors que le livre apparaît aux mains des gens, que la figure historique du lecteur, silencieux, solitaire, comme absent, surgit dans les sociétés européennes.[1] »

Le livre n’est pas éclos aux mains de tous du jour au lendemain. Plusieurs siècles ont été nécessaires après l’invention de l’imprimerie pour imposer la « figure historique du lecteur » dont parle Bergounioux. Et qu’en serait-il aujourd’hui encore de la lecture humaniste, dont on affirme qu’elle requiert le silence et la solitude, si la classe de français ne fonctionnait pour l’essentiel sur un autre mode qui est celui, traditionnel, de la lecture orale et partagée?

La lecture permet aux derniers amateurs éclairés de communiquer avec des fantômes. Ce commerce favorise sans doute les relations qu’ils entretiennent au jour le jour avec des personnes réelles, mais c’est de manière très indirecte. Et nous ne devons pas nous étonner de ce que beaucoup de ceux qui nous entourent marquent une préférence pour une littérature de proximité. Á savoir, pour des textes qui n’ont pas seulement valeur historique mais à propos desquels ils peuvent échanger, discourir et débattre avec un grand nombre de leurs semblables, faits de chair et de sang.

Chez la plupart des élèves de tous âges qui nous sont confiés nous observons que le désir de communiquer l’emporte sur le goût de l’art. Serait-il bien raisonnable de notre part de le leur reprocher? Ne convient-il pas au contraire d’en tirer parti?

Les sociétés traditionnelles pratiquent prioritairement la lecture collective. La lecture humaniste commence à s’imposer en Europe dans la seconde moitié du 18e siècle seulement, et elle ne devient dominante dans les milieux populaires qu’au début du 20e, lorsque s’épuise la vogue du roman-feuilleton. Le fonctionnement des ateliers Voix Haute repose sur l’idée selon laquelle la montée de l’illettrisme marque aujourd’hui une crise de la lecture humaniste davantage qu’une désaffection de l’écrit (qu’on voit proliférer au contraire sur Internet), et sur l’idée que cette désaffection peut être combattue par un retour à des pratiques traditionnelles, orales et collectives, qu’il convient d’adapter à notre temps.

Nous n’avons pas de motif d’espérer que les personnes réellement concernées par le mode de lecture extensif hérité du 19e siècle bourgeois soient beaucoup plus nombreuses, dans les décennies qui viennent, que celles attirées par l’opéra de la même époque. Mais il est probable que le mode de lecture traditionnel – qui fait du texte l’objet (ou le support) d’échanges vivants et de projets collectifs – apparaîtra de plus en plus comme une propédeutique nécessaire à la lecture humaniste. Les ateliers de lecture devraient répondre à ce besoin.

La forme mise en œuvre dans les ateliers Voix Haute évoque irrésistiblement celle de la yeshiva qu’Alain Bentolila semble décrire dans ces lignes: « Une table, quelques chaises. Trois fronts penchés sur un même livre, qu’il soit profane ou bien sacré. De temps à autre, une tête se redresse, s’ouvre une bouche qui dit son intime conviction, son intime interprétation. Discutée, pesée, confrontée au texte présent, mais aussi éclairée par tous les autres textes, cette proposition prend place dans la construction collective du sens qui, d’âge en âge, de texte en texte, nous prolonge et nous unit. Nul n’en est exclu qui accepte la règle de la transmission: ni servilité ni trahison.[2] »

Nous ne renonçons pas à proposer aux enfants l’approche de classiques lointains. Nous pensons au contraire que les pratiques de lecture collective sont seules en mesure de préserver notre accès à ces textes. Grâce à elles, nous garderons le contact avec les cultures littéraires du passé et d’ailleurs. Ou plutôt, nous pouvons faire en sorte que ces cultures lointaines s’actualisent et servent à nourrir encore le dialogue des vivants.


[1] Bréviaire de littérature à l’usage des vivants, éditions Bréal, 2004, p. 16.

[2] Le propre de l’homme : parler, lire et écrire, Plon, 2000, p. 207-208.

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