… n’importe quel Français instruit sait quels sont les composants du signe écrit temps, mais serait en peine de distinguer les composants du signe vocal correspondant. Tout concourt, en fait, à identifier, dans l’esprit des gens instruits, le signe vocal et son équivalent graphique et à imposer ce dernier comme le seul représentant valable du complexe.
Cela ne doit pas faire oublier que les signes du langage humain sont en priorité vocaux, que, pendant des centaines de millions d’années, ces signes ont été exclusivement vocaux, et qu’aujourd’hui encore les êtres humains en majorité savent parler sans savoir lire. On apprend à parler avant d’apprendre à lire: la lecture vient doubler la parole, jamais l’inverse. L’étude de l’écriture représente une discipline distincte de la linguistique, encore que, pratiquement, une de ses annexes. Le linguiste fait donc par principe abstraction des faits de graphie. Il ne les considère que dans la mesure, au total restreinte, où les faits de graphie influencent la forme des signes vocaux.

MARTINET (André), Eléments de lingusitique générale, Armand Colin, 1996, § 1-2.