En vérité, ce qui se laisse le plus justement définir par l’écart, comme écart, ce n’est pas le langage poétique, mais bien la prose, l’oratio soluta, la parole disjointe, le langage même comme écartement et disjonction des signifiants, des signifiés, de signifiant et du signifié. La poésie serait bien alors, comme le dit Cohen (mais en un sens différent, ou plutôt dans une direction opposée) antiprose et réduction de l’écart: écart à l’écart, négation, refus, oubli, effacement de l’écart, de cet écart qui fait le langage ; illusion, rêve, utopie nécessaire et absurde d’un langage sans écart, sans hiatus - sans défaut.

GENETTE (Gérard), “Langage poétique, poétique du langage”, dans Figures II, Seuil, 1969, p. 152-153