Le Français est écartelé entre la langue qu’il parle et celle qu’il doit écrire. L’écart qui les sépare est source d’inhibition à tous les niveaux de culture. Car tous les méfaits de l’orthographe ne nous sont pas connus. Dès son plus jeune âge, l’enfant est mis en demeure de mémoriser une masse d’illogismes et d’anomalies dont on lui dit qu’ils constituent eux aussi sa langue. Est-on bien sûr qu’à l’âge critique pour la formation de l’être humain, une pareille pédagogie ne soit pas dangereuse? Non sans raison, le XIXe siècle a stigmatisé le “mensonge orthographique”, et affirmé que cet habit d’arlequin imposé à la langue est préjudiciable à une bonne éducation de l’esprit. Nul doute qu’une réforme de l’écriture, à condition d’être radicale, ne supprime quantité de problèmes avec lesquels sont confrontés les pédagogues contemporains, dyslexie, négligences généralisées dans l’application des règles de la ponctuation, difficulté d’acquisition de la grammaire française ; nul doute qu’elle ne contribue aussi à améliorer sensiblement la qualité de tout travail scolaire, en introduisant dès le départ un principe de rigueur qui ne peut être que favorable aux disciplines abstraites et à la précision des mécanismes intellectuels. Notre société ne se fait pas une conscience exacte des dommages dont l’orthographe est responsable dans la formation de l’esprit.

BLANCHE-BENVENISTE (Claire) et CHERVEL (André), L’orthographe, François Maspéro, 1969, p. 220.