Repris du 17/11/06

roubaud.jpgJe suis allé dans plusieurs classes, ces derniers jours, avec pour bagage le poème de Jacques Roubaud intitulé Le crocodile. Dans ce poème, il est question de ‘beignets de banane au mil’ (qu’Odile mange en se promenant sur la grève), et très souvent les enfants ont lu ‘beignets de banane au miel’. Pour leur faire comprendre leur erreur, j’écrivais ‘miel’ au tableau mais je voyais que je ne les convainquais pas. J’avais le sentiment que, pour eux, la différence d’écriture n’impliquait pas nécessairement que ces deux mots dussent être lus de manière différente. En somme, il me semblait qu’à leurs yeux je faisais beaucoup de cas d’une différence bien mineure. Pour peu ils m’auraient dit: Oui, sans doute, J. Roubaud écrit ‘mil’ (si, du moins, tu ne t’es pas trompé en copiant son texte), mais aussi bien il pense ‘miel’ (et, en effet, des beignets de banane au miel, il est probable que ça existe et ce doit être assez fameux).
Je songeais, mauvais comme je suis: Voilà une belle illustration du peu d’importance que le milieu familial et social leur a appris à accorder aux détails, et un exemple du mauvais tour que cette négligence est capable de leur jouer sitôt qu’il s’agit de lecture. Pour nous, ceux de ma génération, s’il y avait écrit ‘miel’, c’était ‘miel’, et s’il y avait écrit ‘mil’, c’était ‘mil’ (même si nous savions très bien ce qu’est le miel et ignorions ce qu’est le mil). Mais ensuite, une autre idée m’est venue à l’esprit dont je m’étonne à présent qu’elle n’y ait pas germé auparavant. Je vous la livre.

Ces enfants, bien sûr, sont pour l’immense majorité d’entre eux issus de l’immigration, le français qu’ils parlent est pour eux une langue étrangère (ou, comme on dit, ’seconde’), ce qui fait une énorme différence entre eux et les enfants du même âge que nous étions à l’école élémentaire de la rue Vernier (Nice) entre 1955 et 1960. Mais considérons en outre qu’à l’époque que je dis, nous ne lisions rien (ou presque rien) qui ne soit écrit en français, tandis que quant à eux ils apprennent à lire en regardant ce qui se trouve imprimé sur leurs boîtes de céréales, sur les affiches publicitaires, où très souvent il s’agit de mots anglais, c’est-à-dire de mots écrits dans un système de correspondances graphophonologiques très différent du nôtre.
Après tout, en effet, il n’est pas beaucoup plus aberrant pour un français de lire ‘miel’ là où il voit écrit ‘mil’ (ou l’inverse), que de devoir lire ‘ouikinde’ là où il voit écrit ‘week-end’. Ainsi, là où j’avais cru reconnaître d’abord une sorte d’indifférence coupable à l’égard des détails (attitude qu’un instituteur de ma génération a bien du mal à ne pas assimiler à une faute morale), il me semblait voir à présent comme la conséquence d’un effort d’adaptation quelque peu chaplinesque (encore qu’il s’exerçât dans l’ordre de la parole) et donc parfaitement sympathique.

Retrouver, sur Voix Haute, le texte du poème et les outils pédagogiques en cliquant ICI.


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