Histoire de Sami

La tradition française veut qu’on défende l’école. Une même école partout sur le territoire national, et pour tous les enfants. Cette idée est respectable, comme toutes celles que nous lègue la tradition. Mais encore faut-il avoir clairement à l’esprit ce qu’elle signifie vraiment. Que l’école ne tient pas compte du tout de son public. Qu’elle ne veut rien savoir de lui, de ses différences. Elle observera les mêmes programmes, elle dispensera les mêmes enseignements aux riches et aux pauvres. A ceux issus de vieilles familles françaises, qui vivent dans les beaux quartiers, et à ceux qui sont issus de l’immigration et qui vivent entre eux, dans des quartiers beaucoup moins beaux, dont Alain Bentolila dit qu’ils sont des quartiers de “relégation”. La parti pris de l’école républicaine a résisté avec acharnement à l’évolution de la société française que marquait déjà le mouvement protestataire du printemps 68. Il paraît temps de comprendre que ce parti pris est conservateur, proprement réactionnaire. Car il présente des conséquences fâcheuses non pas pour les plus riches, mais bien pour les plus pauvres.

Les riches n’ont guère à se plaindre des écoles publiques où se trouvent accueillis leurs enfants. Car ce sont les écoles de leurs quartiers, et celles donc de leur monde. Et quand ces écoles publiques ne leur conviennent plus tout à fait, ils ne voient aucun inconvénient à les inscrire dans une école privée, où ils seront encore mieux isolés des autres, sans qu’il leur en coûte à peu près rien, puisque dans l’immense majorité des cas les professeurs de ces écoles privées sont payés par l’état. Autrement dit, ceux qui défendent le système scolaire à la française doivent avoir clairement à l’esprit que celui-ci profite aux plus riches. Et que donc, contrairement à ce que prétendent les syndicats enseignants, la libéralisation de ce système ne peut être qu’une revendication de gauche.

J’avais, dans l’école publique que je dirige, située dans le centre historique d’une grande ville, un élève venu d’une zone d’éducation prioritaire. Sa mère vivait seule avec trois enfants. Sami était l’aîné. Sa mère avait demandé à ce qu’il soit inscrit chez nous parce qu’elle ne voulait pas qu’il traîne dans les rues de son quartier. Et pendant les cinq ans qu’a duré sa scolarité élémentaire, Sami a fait tous les jours un long trajet en autobus pour venir à l’école. Quand le service d’autobus était en grève, il venait à pied et il arrivait le premier, on le voyait qui attendait devant la grille fermée. Et quand un mercredi ou pendant les vacances, j’organisais un atelier de lecture facultatif, Sami venait travailler avec nous, immanquablement.

Il a fait des progrès remarquables, sa mère était fière de lui. Quand elle avait fini de faire des ménages, elle venait nous remercier. Et puis, il s’est agi de passer au collège. Et là, cette dame m’a demandé ce que je pourrais faire pour Sami, pour qu’il puisse être inscrit en classe de sixième dans le collège de notre quartier, où iraient tous ses camarades. Je lui ai répondu que je ferai tout ce qui était en mon pouvoir, et que je ne voyais pas que notre demande de dérogation de secteur puisse être refusée. Et, pendant tout le printemps je me suis battu, auprès des responsables du collège, auprès de l’administration académique. Et le résultat de ce combat a été que Sami est retourné dans son quartier, qu’on l’a ramené chez lui. Au prétexte, bien sûr, que “la loi, c’est la loi, et qu’elle est la même pour tout le monde”.


Leave a Comment