Platon, dans le Phèdre, rapporte une “tradition orale de l’Antiquité” selon laquelle l’écriture serait une invention du dieu Theuth. Theuth présente son invention au roi Thamous, il en est fier, mais le monarque lui répond que, destinée à suppléer au manque de mémoire, l’écriture aura pour conséquence paradoxale de rendre les hommes amnésiques. Car, précise-t-il, “en dispensant les hommes d’exercer leur mémoire, [elle] produira l’oubli dans l’âme de ceux qui en auront acquis la connaissance”.

La prédiction de Thamous a ceci de troublant qu’elle paraît se réaliser sous nos yeux. Il semble bien, en effet, que grâce aux nouvelles technologies de l’information et de la communication qui en renforcent considérablement le pouvoir, l’écriture soit en train de triompher. Le micro-ordinateur connecté à Internet permet un externalisation quasi infaillible de notre mémoire, et tend de ce fait à nous rendre amnésiques.

C’est du moins ce que nous pouvons penser. Il paraîtrait raisonnable de déclarer que “Oui, en effet, ce que nous sommes en train de vivre peut se comprendre, d’une certaine manière, comme la réalisation de la prédiction de Thamous”. Il n’est pas certain néanmoins que l’histoire se déroule de manière aussi simple. Car si la prédiction de Thamous semble se réaliser aujourd’hui enfin, il est remarquable qu’elle ne se soit pas réalisée dans tous les lieux et à tous les moments où l’écriture s’est répandue.

Celle-ci occupe une place centrale dans beaucoup de traditions religieuses, et l’on ne voit pas que, dans ce cadre, elle ait engendré de l’amnésie. Ou, du moins, n’a-t-elle jamais empêché aucun de ceux qui se consacraient à son étude d’exercer sa mémoire tout au long de son existence et d’y attacher beaucoup de prix.

Et, de la même manière, dans le monde profane, un comédien, un instrumentiste de concert peut être décrit comme un artiste qui exerce sa mémoire au service d’un texte qui lui-même a été composé pour donner lieu à une itération mémorielle.


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