L’activité de lecture est coûteuse en effort. Pour qu’un enfant consente à lire pour la première fois un roman de Zola ou même un simple sonnet de Rimbaud, il faut qu’il accorde une valeur importante à la parole de l’auteur - une valeur correspondant à ce coût. Or, pour l’enfant, la parole de l’auteur ne peut pas tirer sa valeur de l’auteur lui-même, puisqu’il ne le connait pas. Il peut accorder de la valeur à la parole de son père, p. ex., ou à celle d’un oncle, parce qu’il les connait, à cause de la place qu’ils occupent auprès de lui, mais pas à Zola ou Rimbaud. Pour qu’il consente à lire, il faut donc que la valeur de la parole de l’auteur soit attestée par d’autres. Par ce qu’on appelle la “tradition”. C’est elle qui fait le “nom de l’auteur”. C’est en elle que réside, en réalité, le principe d’autorité. Or, l’école veut bien enseigner la lecture mais sans trop croire au principe d’autorité. Sans trop vouloir le reconduire, le transmettre.
(Tradition anarcho-syndicaliste chez les instituteurs. Ne se sentent pas plus proches des intellectuels, des professeurs, que des commerçants ou des chefs d’entreprises. Grand lecteurs, devant l’éternel, du Canard enchaîné. Prétendent enseigner la “lecture critique” (aussi bien des images, de la télévision). La méfiance, la résistance à l’égard de toutes les formes de domination. Entrainent les enfants dans des combats, pour des causes, de préservation de l’environnement, p. ex. Se placent du côté des enfants, contre celui des (vrais) adultes, des puissants.)
(La défiance à l’égard de toute forme d’autorité qui anime le milieu des instituteurs n’est pas le fait de 68, mais celui d’un anarcho-syndicalisme bien plus ancien - remontant au pacifisme, dans lequel l’extrême gauche se trouve du goût pour le Céline du Voyage au bout de la nuit. L’esprit de 68 (étudiant, non-CGT) est celui d’une revendication hyper-démocratique qui a accompagné le développement d’Internet et qui continue d’animer aujourd’hui encore ce que Thierry Crouzet désigne comme “le peuple des connecteurs”.)

décembre 22, 2007 at 4:59
La question est : qu’est-ce que les professeurs des écoles peuvent transmettre ? Malheureusement, on pourrait mettre à l’ordre du jour la remise à niveau de culture générale proposée par le ministre dans les IUFM. L’école n’est plus un lieu de culture, et ses acteurs ne sont plus cultivés. L’école devient un lieu de transmission de techniques : lecture, analyse grammaticale, résumé. Les textes sont des ouvrages extraits de listes de références, de programmes. L’école n’est pas seulement un lieu dont les références culturelles ne sont pas partagées par les élèves, mais la plupart du temps elles ne sont pas non plus partagées par les jeunes générations qui les enseignent. C’est pour moi, formatrice, une grande figure d’angoisse.
janvier 2, 2008 at 12:35
Excellent billet !
Deux commentaires:
1/ la figure d’autorité disparaît de notre société. Le père, la mère, l’instituteur, le curé, le maire, le soldat, le gendarme : toutes ces figures, dépositaires de l’autorité sous nos Républiques sont aujourd’hui ramenées au rang d’acteurs dont le message doit être écouté avec réserve, avec critique, car toute autorité est pouvoir et tout pouvoir oppression. Nous sommes donc dans la société des égaux, où les parents considèrent leurs enfants comme des pairs, les enseignants leurs élèves, les élus les administrés. Le succès d’Internet (j’aime l’expression “peuple de connecteurs”) est l’aboutissement de ce relativisme forcené (tout point de vue se respecte et a une vérité intrinsèque).
Nous sommes donc en train de passer d’une société hierarchique (le roi ses sujets, le père ses enfants, le curé ses ouailles, etc.) à une société d’individus égaux (en droit et en valeur). Dans cette nouvelle société, ce sont les droits et les devoirs réciproques qui régentent les relations entre individus, droits et devoirs de plus en plus souvent écrits (réglements, lois, etc.).
En termes d’action politique, il nous faut donc imaginer un cadre de mise en oeuvre de ces droits et devoirs, y compris au sein de l’Ecole. Aujourd’hui, l’Ecole est entre ces deux mondes (hierarchique vs. égaliariste) sans avoir les outils et moyens adaptés à la nouvelle situation.
2/ Ton idée sur la lecture critique est brillantissime. Elle mériterait d’être creusée. Parce qu’il n’y a pas de lecture critique (en histoire comme en littérature) sans une maîtrise approfondie et préalable des faits/textes, des contextes.
Petite anecdote : on n’ensigne plus du Bellay aux enfants de 2nde car c’est trop vieux, dans un français difficile, avec des références à un monde culturel dont nos enfants sont de plus en plus éloigné. Et pourtant, un jeune chanteur issu de l’immigration a fait un tabac avec “Heureux qui comme Ulysse”…