De la transmission

J’étais convoqué à participer en tant que juré à une session d’assises dont je sors ce soir. Et le hasard a fait que je lisais parallèlement le petit livre intitulé De la certitude que Ludwig Wittgenstein composa dans les derniers mois de sa vie, entre 1949 et 1951. J’ai été tiré au sort, quant à moi, pour traiter de 2 affaires difficiles de viols sur mineurs de moins de quinze ans, commis par des personnes ayant autorité. Ici, pas de témoins, bien sûr, pas de preuves matérielles, et l’évocation par les victimes de faits remontant souvent à plusieurs années, dont le souvenir peut se réduire à quelques images, quelques sensations traumatiques presque impossibles à situer de façon précise dans le temps. La parole de la victime, donc, contre celle de l’accusé. Et, pour les jurés, le devoir de se forger, tant que faire se peut, une ‘intime conviction’.

Or l’enseignement que je retire de l’expérience se résume à 2 faits: Primo, les jurés sont aidés dans leur mission par des magistrats qui me sont apparus, pour ce que j’ai pu observer, remarquablement compétents et attentifs, ainsi que par tout ce que le dossier contient de rapports d’experts accumulés au cours de plusieurs années d’instruction. Secondo, beaucoup de jurés sont tellement méfiants à l’égard de cette autorité que leur jugement risque à tout moment de devenir irrationnel, le scénario le plus probable et le mieux fondé éveillant immanquablement de leur part une forme de soupçon agacé, voire haineux (”Mais rien ne nous prouve que…?”, “Mais pourquoi devrions-nous croire celui-ci plutôt que celui-là?”, etc).

Et, du coup, il m’est arrivé de souligner, dans le livre de L. Wittgenstein, ces 2 fragments:

160. L’enfant apprend en croyant l’adulte. Le doute vient après la croyance.

161. J’ai appris une quantité de choses que j’ai acceptées en m’en remettant à l’autorité, par la suite l’expérience personnelle est venue confirmer ou infirmer certaines choses.

Au cours de ces journées, j’ai eu en effet le sentiment que nous étions sur le point d’atteindre un point de non retour, où le principe du ‘jury populaire’ deviendrait caduc pour la raison que la confiance dans l’autorité, qui doit lui servir de fondement, viendrait à lui faire défaut.

Et je songeais au rôle de l’école dans cette affaire. Non seulement il lui est de plus en plus difficile de transmettre la somme de savoirs et de techniques prévue par les programmes officiels, mais on peut se demander si elle n’empêche pas, si elle ne barre pas la transmission qui se ferait sans elle à l’intérieur des familles. Si même l’échec qu’elle rencontre dans sa propre mission ne s’expliquerait pas par le fait qu’elle empêche la famille de remplir la sienne.

Dans les ZEP, l’école contribue à ruiner l’autorité des familles religieuses, ensuite cette autorité lui manque. Elle scie la branche sur laquelle elle est assise. Car l’école s’appuie sur l’autorité, elle ne la fonde pas.


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